Comme ce titre le sous-entend nous allons parler de la Première Guerre mondiale, et plus précisément d’un moment de partage et de fraternité où le temps d’un instant nos « ennemis » sont devenus tout simplement des camarades avec qui partager un moment de convivialité dans une guerre effroyable où les pertes humaines sont innombrables.
Ce qu’on a appelé la « Trêve de Noël », c’est-à-dire le moment où des soldats allemands et anglais ont fait une pause lors de la Première Guerre mondiale pour partager un moment ensemble lors des fêtes de Noël, n’est pas le seul cas de « pause » dans des conflits armés et ne s’est pas résumé à une trêve entre allemands et britanniques.
Entre soldats français et allemands, il y a aussi eu des trêves de ce type, le problème étant qu’elles ont fait l’objet de tabous et qu’elles ont été censurées.
Malgré cela, une photo de cet instant a réussi à traverser les frontières jusqu’en Angleterre et à faire la couverture de The Daily Mirror avec comme titre An historic group: British and German soldiers photographed together le 8 janvier 1915.
Pourtant, même avec cette couverture, en France et en Allemagne, on continue à ne pas parler de cet épisode. De même, de nombreux documents rapportant cet événement ont été censurés (toutefois, dans des archives historiques on peut retrouver des témoignages de soldats français et allemands).
Mais que s’est-il passé pour que les affrontements meurtriers et le no man’s land, où, comme son nom l'indique, est l’endroit où quiconque n’ose s’aventurer sous peine de s’exposer aux tirs ennemis, devienne un lieu de convivialité ?
Le matin du 25 décembre 1914, vers la ville d’Ypres en Belgique, les soldats français, anglais et belges qui étaient dans leur tranchée, entendirent des chants de Noël provenant de la tranchée allemande et ils virent que ceux-ci avaient placé des arbres de Noël le long de celle-ci. Ensuite, les soldats allemands se sont aventurés sur le no man’s land et c’est ici que les deux camps « ennemis » partagèrent des cadeaux, des cigarettes, des discussions et des parties de football. En somme, ils partagèrent tout simplement un moment d’échange fraternel entre des humains qui s’étaient fait prendre dans une guerre dont chacun subissait les dégâts. Ce moment fut également accompagné de chansons de Noël interprétées par Walter Kirchhoff, un ténor qui à l’époque était officier d’ordonnance.
En exemple de comment pouvaient être vécues les trêves, voici un bout du témoignage du soldat Gervais Morillon « Voilà comment cela est arrivé : le 12 au matin, les Boches arborent un drapeau blanc et gueulent : « Kamarades ! Kamarades ! Rendez-vous ! » Ils nous demandent de nous rendre. Nous, de notre côté, on leur en dit autant ; personne n'accepte. Ils sortent alors de leurs tranchées, sans armes, rien du tout, officier en tête ; nous en faisons autant et cela a été une visite d'une tranchée à l'autre, échange de cigares, cigarettes, et à cent mètres d'autres se tiraient dessus. Si nous ne sommes pas propres, eux sont rudement sales, ils sont dégoûtants, et je crois qu'ils en ont marre eux aussi. Depuis, cela a changé ; on ne communique plus ».
Même si le temps d’un matin et d’un instant les échanges armés se sont bien arrêtés, on parle ici d’une trêve et non d’une fraternisation car celle-ci implique un arrêt des hostilités suite à un renversement de conviction d’un des deux camps ou d’un but commun, et ce qu’on appel aussi fraternisation avec l’ennemi est généralement perçu comme une forme de mutinerie par l’armée.
Comment expliquer ces trêves ? Que ce soit pour la Première ou pour la Seconde Guerre mondiale , on peut expliquer la présence de celles-ci par trois facteurs qui sont la proximité géographique, la reconnaissance mutuelle des soldats et la lassitude vis-à-vis de la guerre. Lorsque nous sommes dans les tranchées, on établit vite une certaine proximité avec l’ennemi, on reste à une position relativement stable et sur certains fronts, seuls quelques mètres nous séparent de l’ennemi. Cette proximité peut amener à certaines reconnaissances mutuelles entre les soldats. On les entend rire, pleurer, on les voit fumer, une attitude pacifique se met alors en place et les hostilités diminuent puisqu'on observe qu’ils sont dans les mêmes conditions que nous (avec la boue, le froid et les morts autour de soi). L’ennemi est humanisé. Enfin, les conditions extrêmement difficiles de la guerre et le fait que celle-ci soit longue provoque de la lassitude partagée dans les deux camps.
Tout cela fait que certains échanges fraternels quotidiens se mettent en place et l’historien Tony Ashworth parle du système du « vivre et laisser vivre », pour parler de la Première Guerre mondiale. Le principe est que face à la violence dont les soldats doivent faire face et pour diminuer son impact, ils vont instaurer un système cohérent dans lequel ils ritualisent la violence au quotidien. Ça se traduit par exemple par le fait d’établir des horaires réguliers pour les attaques et de prévenir l’ennemi de nos habitudes pour limiter les pertes. Et, lors de missions de reconnaissance et pour la relève des morts, on évite de s’entre-tuer.
En-dehors de ceux-ci, il y a les trêves à l’occasion de fêtes religieuses (si celles-ci sont partagées par les deux camps), surtout à Pâques et à Noël, comme on vient de le voir avec la trêve de Noël qui concerne les deux-tiers du front germano-britannique et aussi le front franco allemand et russe. Ces trêves se ressemblent et se traduisent souvent par l’échange d’objets, de nourriture, de boissons et de tabac, et par des discussions (bien qu’elles soient avant tout gestuelles au vu de la frontière de la langue). Selon les fronts, les partages sont aussi différents. En 1917 les soldats russes et allemands dansaient ensemble dans les tranchées , quant aux soldats anglais et allemands, c’est le football comme on vient de le voir qui était de mise. Dans ces échanges, les hiérarchies sont tout de même maintenues, les soldats et les officiers fraternisent entre pairs. Face à ces échanges fraternels, les États notamment allemand et français, en plus de censurer ces épisodes, condamnent ceux qui ont participé à ces trêves, multiplient la propagande sur la barbarie allemande (pour la Première guerre mondiale) et les conférences sur le but de la guerre destinées aux soldats ( pour la seconde guerre mondiale).
Ainsi, plus que de simples ennemis, c'étaient avant tout des soldats qui, pour oublier un instant la guerre, ont partagé ensemble un Noël avec pour certains une partie de foot et surtout un moment rempli de convivialité.
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